Santé des francophones

Santé des francophones


table des matières

  • Pourquoi les francophones hésitent-ils à demander des services en français ?
    • L’effet de la situation de minorité des francophones
      • 1. La violence symbolique et ce qu’elle entraîne
        • Oppression intériorisée
        • Faible sentiment d’appartenance
        • La double minorisation des immigrants francophones
          • Définition inclusive des francophones (DIF)
      • 2. L’éparpillement géographique
        • Services bilingues
  • Pourquoi demander des services de santé en français ?
    • Comment faire pour exiger des services de santé en français
      • Plaintes
  • Références

Pourquoi les francophones hésitent-ils à demander des services en français ?

Depuis 1990, la Loi sur les services en français (LSF) garantit aux francophones de la province le droit de recevoir des services dans leur langue, y compris des services de santé, de la part des ministères et des organismes du Gouvernement de l’Ontario. Le Grand Toronto et la région de Mississauga Halton comptent parmi les 26 régions désignées où il est possible de recevoir des services gouvernementaux en français. Est qualifiée de région désignée une zone où les Francophones représentent au moins 10 % de la population de la zone – ou à proximité d’une telle zone – ou encore dans une ville comptant au moins 5 000 résidents francophones.

Les données statistiques indiquent que les francophones ontariens ont fait beaucoup de progrès au fil des ans. Ils sont plus instruits, ils gagnent plus d’argent, ils sont moins en chômage, la population est plus diverse. Néanmoins, la communauté francophone de l’Ontario est une minorité linguistique au sein de la grande société ontarienne et canadienne, et cette situation de minorité influence son expérience du système de santé ontarien où elle n’a souvent pas accès à la même qualité de soins que les anglophones.

L’effet de la situation de minorité des francophones

1. La violence symbolique et ce qu’elle entraîne

Le concept de la violence symbolique a été élaboré dans les années 70 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron comme théorie expliquant les rapports de forces dans la société entre les classes ou groupes dominants et les classes ou groupes dominés. Quand on parle de minorités linguistiques, on peut la définir comme :

L’action posée par le groupe linguistique dominant pour forcer la minorité linguistique à parler la langue dominante. Cette violence symbolique s’exerce avec le consentement implicite des dominés, car ceux-ci ne disposent, pour penser cette domination, que des catégories de pensée des dominants. La violence symbolique exerce la fonction d’un maintien de l’ordre, sans que le sujet qui l’exerce s’en aperçoive consciemment.

René Barbier, 1992

Exemples de manifestation de la violence symbolique

Un francophone se rend au comptoir pour demander un service et on lui dit :

  • « Can’t you speak English? »
  • « It’s not polite to speak a language other people can’t understand. »
  • « Why do you want services in French? »
  • « French is not a priority for us. We have many clients that speak other languages. »

oppression intériorisée

À force de se perpétuer constamment, la violence symbolique peut aussi s’exprimer à l’intérieur d’un groupe linguistique minoritaire et engendrer des insécurités linguistiques. Le rappel constant de la maîtrise potentiellement insuffisante des normes linguistiques chez les minorités linguistiques crée de l’insécurité et de l’angoisse et conduit même certaines personnes à ne plus parler leur propre langue.

La violence symbolique mêne donc à une sorte d’oppression intériorisée qui aide à expliquer les comportements linguistiques des francophones ontariens :

L’oppression externe est l’exercice injustifié de l’autorité et du pouvoir d’un groupe sur un autre. Cela comprend d’imposer les croyances, les valeurs et le style de vie d’un groupe à un autre groupe. L’oppression externe devient de l’oppression intériorisée lorsque nous en venons à croire et à agir comme si les croyances, les valeurs et le style de vie de l’oppresseur étaient la réalité. L’oppression intériorisée peut également se définir comme la « haine de soi-même » ou le « racisme
intériorisé ». L’oppression intériorisée se traduit par la honte et le désaveu de sa réalité individuelle et culturelle.

— L’Action ontarienne contre violence faite aux femmes (AOcVF), « Faire le Pont : Mieux comprendre les services en français en Ontario »

La violence symbolique crée donc une oppression de soi-même et une réluctance à s’afficher en tant que minorité linguistique, mais a aussi un impact sur le sentiment d’appartenance à sa communauté.

Faible sentiment d’appartenance

Un faible sentiment d’appartenance à sa communauté cause problème puisque, selon le rapport « J’en fais partie » de Nexus Santé, les sociétés qui encouragent l’appartenance favorisent une meilleure santé. Le sentiment d’appartenance et la réalité d’appartenir à une communauté se développent lorsque les membres de cette communauté s’unissent et établissent des réseaux sociaux.

L’oppression intériorisée causé par la violence symbolique rend la création de liens entre les membres d’une communauté beaucoup plus difficile. En effet, le Deuxième Rapport sur la santé des francophones de l’Ontario de l’Institut Franco-ontarien (IFO) indique que les francophones sont plus portés à indiquer qu’ils ont un sens d’appartenance faible à leur communauté comparativement aux anglophones.

L’expérience démontre que les francophones ne demandent pas toujours les services en français, même si le fournisseur a mis ces services en place. Le faible sentiment d’appartenance des francophones en Ontario explique en partie ce phénomène de désengagement et d’assimilation, qui est intimement lié à la situation minoritaire des francophones de l’Ontario.

La double minorisation des immigrants francophones

En ce qui attrait au sentiment d’appartenance, s’ajoute à la difficulté de la situation minoritaire, la diversité de la communauté francophone en Ontario. Les francophones de l’Ontario ont en commun la langue française, mais pour le reste, la communauté franco-ontarienne est marquée par la diversité : d’ethnie, de religion, d’origine, d’éducation, de culture, de revenu, de valeurs, d’expérience.

Donc, si les francophones sont le plus souvent minoritaires au sein de leurs communautés, c’est d’autant plus vrai des immigrants récents et des communautés racialisées. Les francophones membres des minorités visibles font face à une double minorisation : minorité linguistique dans un Ontario majoritairement anglophone et minorité visible dans un Ontario français majoritairement de race blanche. Ils apportent avec eux des cultures et des valeurs différentes de celles des francophones de souche, ils affrontent les défis de l’intégration à une nouvelle société (marginalisation, recherche d’emploi, pauvreté, adaptation). Ils ont parfois vécu des traumatismes de la guerre ou du terrorisme. Souvent ils ne parlent pas l’anglais. Ils ne connaissent souvent pas les services en français ou ils ont du mal à y accéder.

De la part des prestataires de services et des intervenants en général, il y a souvent un manque de sensibilisation aux valeurs culturelles face à la définition de la maladie, aux moyens de guérison et aux comportements culturels utilisés dans certaines cultures. Le résultat peut être une détérioration de la santé, la stigmatisation, et la double exclusion des immigrants francophones de par leur culture ET leur langue. Il est donc primordial de tenir compte de la diversité de la communauté francophone dans la planification, la mise en place et l’offre des services de santé en français.

C’est pourquoi, le 4 juin 2009, le gouvernement de l’Ontario a adopté une définition nouvelle et élargie de la population francophone pour mieux refléter les nouvelles réalités et la diversité de la communauté francophone de l’Ontario. Auparavant, les francophones étaient définis en fonction de la langue maternelle, définie comme « première langue apprise à la maison dans l’enfance et encore comprise au moment du recensement ».

DÉFINITION INCLUSIVE DES FRANCOPHONES (DIF)
La nouvelle DIF, est fondée sur trois questions du recensement au sujet de la langue maternelle, de la langue parlée à la maison et de la connaissance des langues officielles. La DIF mesure le nombre de personnes dont la langue maternelle est le français et y ajoute celles dont la langue maternelle est ni le français ni l’anglais, mais qui ont une connaissance particulière du français comme langue officielle et qui utilisent le français à la maison, y compris les immigrants récents en Ontario pour qui le français est la langue d’intégration.

Malgré la DIF, il va sans dire que tout cela (violence symbolique, oppression intériorisée, faible sentiment d’appartenance, double minorisation des immigrants francophones) peut se traduire dans les faits par une grande hésitation à s’afficher comme francophone et à exiger des services en français. Voilà une des raisons pourquoi une offre active des services de santé est tellement importante.

2. L’éparpillement géographique

En plus des effets de la violence symbolique et de la diversité sur le sentiment d’appartenance des francophones de l’Ontario, l’éparpillement géographique des francophones dans tous les coins de la province et la variation de la densité de cette population est un facteur important à prendre en considération lors de l’évaluation de la qualité des services de santé en français en Ontario.

Selon le Rapport sur l’état de la situation des services de santé en français en Ontario, publié par la Société Santé en français en 2001, la densité de la population francophone a une influence déterminante sur l’accès aux services de santé en français. Les francophones ont de la difficulté à tisser de forts liens communautaires entre eux. Il n’est donc pas surprenant que dans les endroits où ils sont peu nombreux, le sentiment d’appartenance à la communauté est encore moins présent. Les francophones habitant de telles régions sont donc peu enclins à s’unir pour exiger des services en français.

Dans l’Est et le Nord-Est, les francophones constituent une assez grande proportion de la population totale de la région pour former une masse critique, ce qui facilite la prise en compte des préoccupations des francophones par les autorités et les pourvoyeurs de services ainsi que la mise sur pied de services dont la clientèle primaire est la communauté francophone.

Par contre, dans les autres régions de la province, même si les francophones sont relativement nombreux —plus de 53 000 à Toronto, par exemple— ils ne forment qu’un infime pourcentage de la population totale — ~3 % dans le cas de Toronto. Le résultat ? Il est difficile pour les individus francophones de se faire prendre au sérieux et ainsi inciter un prestataire de services à les considérer, malgré leurs droits fondamentaux aux services. La difficulté de mettre sur pied des services qui répondent à leurs besoins est souvent une barrière récurrente.

Services bilingues

En raison de l’éparpillement géographique, l’exogamie est un autre facteur qui peut avoir un impact sur la demande des services en français. Dans beaucoup de familles, les deux partenaires ne parlent pas la même langue. Il se peut aussi que certains clients francophones aient fait leurs études en anglais, ne connaissent pas le vocabulaire technique en français et préfèrent avoir l’option de lire la documentation en anglais mais parler à un(e) intervenant(e) francophone. Dans ces circonstances, il est possible qu’on demande des services bilingues ; il faut en tenir compte dans la prestation des services en français.

Pourquoi demander des services de santé en français ?

S’il est si difficile d’obtenir des services de santé en français, pourquoi les demandés ? Et bien, selon les recherches, la prestation des services dans sa langue maternelle comporte plusieurs avantages. Parmi ceux-ci, nous avons :

  • L’évaluation de l’état de santé est plus précise;
  • Les patients sont plus satisfaits; et
  • Les soins offerts sont de meilleure qualité.

Autrement dit, recevoir des services de santé dans sa langue maternelle, même si l’on comprend très bien l’anglais, garantit de meilleures résultats pour la santé et réduit les risques de conséquences néfastes reliées, entre autres :

  • Au diagnostic;
  • Au(x) traitement(s);
  • Au suivi des conseils médicaux;
  • À la prise des médicaments/réactions aux médicaments;
  • Au processus de guérison;
  • Aux complications; et
  • Aux tests et services de spécialistes non nécessaires.

Comment faire pour exiger des services de santé en français

Toute personne qui a une connaissance particulière du français comme langue officielle et qui l’utilise à la maison, a le droit de recevoir des services en français du Gouvernement de l’Ontario et de tout organisme offrant des services en son nom. L’expérience de recevoir des services en français devrait être agréable et efficace. Même si c’est le rôle du FSS d’être proactif à cet égard, il est important d’exiger vos services en français.

Dans un contexte où les francophones ont peu d’opportunités d’utiliser leur langue au quotidien, chaque service permet d’augmenter le continuum de vie en français au sein de votre communauté. De plus, dans chaque communauté de langue minoritaire, on retrouve un certain pourcentage de gens qui ne parle pas l’anglais couramment. Comme l’a expliqué le Commissaire aux services en français dans son Rapport spécial sur la planification des services de santé en français en Ontario :

Il est tout simplement faux d’affirmer ou de croire que tous les francophones en Ontario sont de toute façon bilingues. Ce n’est pas lorsque le patient se retrouve en situation de vulnérabilité qu’il doit commencer, en plus de son inquiétude légitime envers son état de santé, à revendiquer de toutes ses forces son droit d’être entendu, compris et soigné dans sa langue.

C’est votre droit de recevoir des services en français dans les régions desservies par Reflet Salvéo. Si vous vous faites refuser des services en français par un FSS et/ou le FSS ne fait aucuns efforts pour vous aiguiller à un autre FSS capable de répondre à vos besoins en français, communiquez par écrit avec l’organisme pour les aviser que vous n’êtes pas satisfaits des services en français. Vous pouvez également remplir un questionnaire de satisfaction en vous assurant de laisser vos coordonnées.

Plaintes

Si votre expérience à recevoir les services en français auprès d’un FSS, que vous soyez bilingue ou pas, a été difficile, et que communiquer avec le FSS à propos de l’expérience n’a rien donné, vous pouvez porter plainte au Bureau de l’Ombudsman de l’Ontario.

Par contre, pour porter plainte, il faut avant tout faire la distinction entre un organisme qui offre des services au nom du gouvernement, et une compagnie privée. Une compagnie privée, comme la compagnie qui vous fournit votre service de câble et téléphone, n’a en effet pas l’obligation de vous servir en français selon la LSF. Ils ne le font que part intérêt économique.

Aussi, notez bien que, quoi que vous pouvez porter plainte au sujet de n’importe quel FSS subventionné par le gouvernement se trouvant dans une zone désigné, il est préférable de le faire surtout pour les FSS identifiés ou désignés qui sont supposés être prêt à recevoir des gens de la communauté francophone.

En effet, bien que chaque organisme d’une zone désignée est encouragé à offrir des services en français de qualité, seuls les FSS désignés doivent se conformer à la LSF. Ces derniers sont évalués tous les trois ans afin de confirmer leur conformité aux critères de la désignation. Les FSS identifiés, pour leur part, ont été ciblés par leur Réseau local d’intégration des services de santé (RLISS) afin de planifier l’offre des services français. Une plainte peu donc être effectuée auprès du RLISS responsable d’un FSS identifié.

Voici en général les raisons qui rendent une plainte acceptable :

  • La personne qui vous sert ne connaît pas suffisamment le français;
  • Le temps d’attente pour la personne qui parle français est trop long;
  • Il n’y a personne de disponible pour vous servir en français; ou
  • On essaie de vous servir en anglais sans faire aucun effort pour vous servir en français.

Avant d’entamer une procédure de plainte avec un FSS, l’Ombudsman ou un RLISS, nous vous recommandons de réunir autant de documentation et de renseignements que possible sur les circonstances de votre plainte.

Références :

  1. Réseaux du mieux-être francophone du Nord de l’Ontario (RMEFNO), « Loi sur les services en français ».
  2. Réseau CS, Collaborer avec les francophones en Ontario, 2011 (PDF).
  3. Renée Barbier, Violence symbolique, 1992.
  4. AOcVF, Faire le Pont : Mieux comprendre les services en français en Ontario, 2008 (PDF).
  5. Centre ontarien d’information en prévention (maintenant Nexus Santé), « J’en fais partie » — L’inclusion : les sociétés qui encouragent l’appartenance favorisent une meilleure santé, Toronto, 2006.
  6. IFO, Deuxième Rapport sur la santé des francophones de l’Ontario, 2005 (PDF).
  7. Société Santé en français, Rapport au ministre fédéral de la santé du comité consultatif des communautés francophones en situation minoritaire, 2001 (PDF).
  8. Commissaire aux services en français (fait maintenant partie du Bureau de l’Ombudsman de l’Ontario), Rapport spécial sur la planification des services de santé en français en Ontario, 2009 (PDF).